2019/11/15 - Agile

20 ans plus tard, l'Agile se cherche encore

Vivez l'expérience de l'agile tour 2019 dans les yeux de Stéphane Chouinard, coach agile.

29 octobre 2019. J'ai presque oublié que j'assiste aujourd'hui à l'Agile Tour. Avec l'automne et le rythme de travail qui va avec, cette journée pleine d'apprentissage arrive juste à point. 😅

La perspective d'apprendre, de comprendre ou de redécouvrir me motive et je prends cette journée comme un férié qu'on n'a pas vu venir au calendrier. Je suis très heureux par la perspective de revoir aussi d'anciens collègues avec qui j'ai eu le plus grand plaisir de collaborer.

Je ne sais toujours pas ce qu’est l’essentiel de l’Agilité.

C'est dans le plus grand chaos que j'arrive sur les lieux de la première conférence de la journée. La salle est bruyante, la moitié des 1200 participants étant plus intéressés par les retrouvailles que par le contenu de la conférence.

Tout de suite, je comprends pourquoi. Sur le thème de "L'essentiel de l'Agilité?", on invite n'importe qui à venir donner son avis sur ce qu'il veut. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça. La prémisse est la co-création d’une conférence sur un sujet commun.

Sans faire le détail complet de ce qu’on y voit, voici en rafale ce que j’observe du fond de la salle:

  • Des gens que je ne connais pas et dont je n’ai aucune idée du background
  • Un genre de jeu de chaise et de micro musical
  • Quelqu’un qui lit un truc trop profond et poétique sans comprendre ce qu’elle lit (de son propre aveu)
  • Des “En lien avec ce que tu viens de dire…” suivi d’un truc sans lien avec ce qui vient d’être dit ¯_(ツ)_/¯
  • Une “shameless plug” d’une conférence (très bonne en passant) prévue plus tard à l’horaire
  • Un stagiaire qui a beaucoup de courage 👏 et qui se cherche un stage
  • Des gens qui ne s’écoutent et ne se regardent pas

Vite comme ça, on peut dire que j’ai le jugement facile. 😈😈😈

Mais jamais je ne me permettrais de juger si je n’avais pas moi-même essayé.

En montant sur scène, je comprends tout de suite qu'il y a peu d'espoirs que quoi que ce soit d'intéressant ne ressorte de l'exercice. Il y a tout simplement trop d'obstacles à franchir et aucun guide pour nous aider.

Salle intimidante, lumières aveuglantes, feedback désagréable dans le micro (on s'entend parler avec un délai), orientation des chaises vers le public (peu de contact visuel entre les participants), les chaises invitent une position assise et non dynamique, aucun facilitateur, aucun fil conducteur.

J’ai quelque chose d’intéressant à dire, je le sais, mais je ne suis pas capable de faire abstraction de l’environnement et du contexte.

Même quitter la scène est compliqué puisque je ne suis pas certain si on doit se dire au-revoir ou quoi que ce soit.

Au final, quelqu’un de nouveau dans le monde de l’Agilité qui a vu cette conférence sur “L’essentiel de l’Agilité” a bien raison de penser que c’est du gros n’importe quoi. 😅

Voici donc ce que j'en ai retenu:

  1. L'auto-organisation nécessite des éléments de bases pour fonctionner
  2. Même les meilleurs ne peuvent performer si l'environnement n'est pas propice
  3. La co-création n'est pas toujours une bonne idée

L’Agilité n’est pas une question de savoir-être

En deuxième heure, Mariana Velmas et Janaki St-Pierre nous parlent de leur parcours et des difficultés d'être une femme dans le monde Agile. Malheureusement pour elles, je crois que même en 2019, il est encore difficile d'être une femme dans un milieu corporatif, Agile ou non.

Au cours de l'heure, elles nous livrent un excellent témoignage de leur expérience et nous rappellent que nous souffrons tous d'ancrages qui nous poussent à associer des comportements à des sexes spécifiques. J'adore la façon dont elles se présentent et qu'elles nous demandent de "voter" avec des cartons roses et bleus.

La majeure partie de la conférence nous rappelle l'importance de l'intelligence émotionnelle et du savoir-être. Elles parlent même de "savoir-être Agile".

Je crois que c'est l'une des fausses idées qui circulent le plus largement au sujet de l'Agile. Le savoir-être et l'intelligence émotionnelle ne figurent dans aucune valeur ni principe du manifeste. Vous pouvez vérifier vous-même en cliquant ici: Agile manifesto

Je peux comprendre d'où cette fausse idée provient.

Dans la littérature Agile anglophone, on expose souvent l'opposition "Doing Agile vs. Being Agile". Être Agile, dans ce contexte, veut plutôt exprimer que nous incarnons les valeurs et les principes du manifeste. Que nos décisions, gestes, processus, rituels et nos pratiques sont en accord avec ces valeurs et ces principes. Rien à voir avec le savoir-être, il s'agit ici uniquement de savoir-faire et de modèles mentaux.

Je crois aussi qu'il y a souvent trop d'emphase sur la valeur qui est généralement exprimée en premier.

"Individuals and their interactions over processes and tools."

L'individu.

Son savoir-être, son intelligence émotionnelle, ses capacités relationnelles, sa compétence, son savoir, son expertise, son leadership. L'idée romantique qu'on peut cultiver l'individu comme une plante ou un fruit, qu'on le nourrit, qu'on lui enseigne et qu'il grandit pour atteindre son plein potentiel juteux et nourrissant (miam) .

Il y a un angle mort dans tout ça. Ce focus sur l'individu, ancré dans la valeur #1 du manifeste, nous empêche de réaliser que cet individu, aussi Agile, intelligent émotionnellement, plein de savoir-être soit-il, n'est rien dans un système et un environnement dysfonctionnel.

L'examen du système et de son environnement sont évacués du discours puisqu'ils sont automatiquement associés aux processus.

On en a même eu un exemple flagrant lors de la première conférence. De très bons individus noyés dans un environnement dysfonctionnel.

Et même plus tard on le verra: "la structure dicte la culture" et "nos mesures façonnent notre culture" nous dit Patricia Kong. "Les individus ne peuvent s'auto-gérer sans un système et des processus qui favorisent / valorisent l'auto-gestion" nous rappelle Mathieu Boisvert.

Je pense également que d'associer intelligence émotionnelle et Agile peut être dangereux et discriminant. Qu'en est-il des employés qui ont bien malgré eux des difficultés à développer des relations? Les personnes touchées par un TSA, un TDAH, un bégaiement, sont-elles condamnées à être des cancres de l'Agile?

Enfin un peu de focus sur les résultats et moins sur les méthodes

C’est ce que les employés de TicketMaster et plus particulièrement Hugo Emond se sont dits il y a deux ans. Comme les géants Amazon, Google, Netflix et bien d’autres, ils ont reçus la commande d’utiliser les OKRs (Objectives + Key Results) afin de les propulser vers de nouveaux sommets.

C’est dans ce contexte que je participe à un atelier animé par Hugo qui simule une entreprise multi-équipe et c’est la mission de mon équipe de trouver des objectifs pour chaque Key Results qui nous sont fournis.

D’entrée de jeu, dans la dynamique de discussion, on voit tout de suite le gain à partir des Key Results. L’alignement est immédiat tant que les Key Results sont clairs. La seule chose qui nuit un peu à la discussion, c’est le fait que nous nageons dans l’imaginaire puisqu’il s’agit d’une mise en situation et non d’une situation réelle.

Je vois immédiatement le gain à utiliser les OKRs dans une entreprise ou dans un contexte de transformation organisationnelle.

Ce que j’ai retenu:

  1. Les KR doivent dépasser la portée d’une équipe ou d’une unité organisationnelle
  2. Les objectifs doivent être assez ambitieux pour qu’il soit réaliste d’atteindre 50% de la cible
  3. Les OKR forcent la collaboration et la discussion entre les équipes

Il y a des tonnes de bonnes métriques Agile!

Éric Wursteisen et Jean-Romain Cordier tentent de brasser un peu les choses en ce qui concerne la fameuse “vélocité” et les mesures agiles. Par le biais d’une présentation ingénieuse nommée “L’agilité de haut vol, surveillez les bons indicateurs” qui fait des liens ingénieux avec l’aéronautique, ils nous donnent de bonnes idées sur les métriques que nous pouvons surveiller dans un monde Agile.

Il était temps d’ailleurs que j’assiste à une présentation qui s’attaque un peu aux fausses idées et qui jette un regard neuf aux méthodes disponibles pour mesurer différents aspects d’une équipe Agile.

Comme Éric et Jean-Romain, je suis un peu fatigué d’entendre que d’amorcer une initiative de manière Agile est synonyme de carte blanche et de chèque en blanc. Je suis bien content de voir qu’il existe des manières concrètes de mesurer la santé d’une équipe ou d’un projet.

J’adore le fait qu’ils ne présentent aucun tableau de bord idéal et qu’ils nous laissent le soin de déterminer ce que nous devons mesurer.

L’auto-organisation c’est bien, mais ça a des limites

L’Agile apporte son lot de changement de paradigme. L’un des plus coriace à faire avaler à une structure de gouvernance traditionnelle est celui de l’auto-organisation ou de l’auto-gestion. Mathieu Boisvert est venu nous expliquer ce qu’il retire de son expérience avec ce principe dans sa conférence “Le bon et le moins bon de l’auto-organisation”.

Le bénéfice principal de l’auto-organisation est évident et c’est par une démonstration très éloquente que Mathieu l’expose à l’auditoire. Les 500 personnes présentes doivent se lever et se placer en deux files triée en ordre alphabétique du prénom. Au bout d’environ 5 minutes, on obtient deux très longues files placées environ de manière adéquate.

Évidemment, on obtiendrait un résultat similaire en plusieurs dizaines de minutes si un coordonnateur avait dû indiquer lui-même à quel endroit chacun doit se placer.

Le reste de la présentation est très intéressant mais l’impact de l’exercice initial occulte tout le reste.

Ce que j’en retiens:

  1. Si tu veux de la vitesse, laisse les gens trouver les solutions par eux-mêmes
  2. Pour y arriver, les gens ont besoins d’un objectif et de contraintes claires
  3. Sans un facilitateur, impossible de s’auto-organiser efficacement

20 ans plus tard, l’Agile à l’échelle de l’entreprise semble être le sujet de l’heure

Plus la journée avance, plus mes idées se cristallisent autour de certains points clés. Peut-être qu’au fond la question initiale de la journée “L’essentiel de l’Agile?” trouve sa réponse dans la toute dernière conférence de la journée. Qui sait?

Patricia Kong de Scrum.org nous présente “Why On-Time, On-Budget, On-Scope Doesn’t Work”. C’est dans le fameux triangle de fer, ou plutôt dans un désir de s’en défaire, qu’est né l’Agile il y a bientôt 20 ans. C’est à celui-ci que Patricia Kong nous ramène en nous rappelant que c’est ce que nous mesurons qui définit notre culture.

Et malgré les 20 années qui nous séparent de la rédaction initiale du manifeste, relativement peu d’organisations ont ajusté leur manière de mesurer le succès afin de l’aligner à leur culture. En fait, si je vais même plus loin, le concept même de “culture d’entreprise” est apparu relativement récemment sur le radar. Avec l’arrivée des Millenials sur le marché du travail, les entreprises ont maintenant l’impératif de trouver leur identité culturelle et de la faire vivre aux employés.

Patricia Kong nous ramène alors à un concept que je trouve intéressant, celui du “evidence based management”. Il est grand temps de pivoter sur nos façons de gérer les entreprises. Il est vrai que ce que nous ne pouvons améliorer que ce qu’on mesure, mais il est aussi vrai que nous sommes ce que nous mesurons.

Les 4 axes proposées par Patricia pour obtenir les mesures nécessaires sont “Unrealized Value, Current Value, Time to Market, and Ability to Innovate”. Je n’ai pas envie de m’étendre sur chacun d’entre eux car d’entrée de jeu je me demande si ces axes sont universels.

Je travaille pour une entreprise de consultants qui offrent des services professionnels à ses clients. Est-ce que j’ai un réel enjeu de “Time to Market”? J’ai certainement un “Current Value” et il est certain que j’ai besoin d’innover dans ma pratique. Mais je n’ai pas de produit virtuel auquel je veux ajouter des fonctionnalités. Je n’ai pas une horde d’utilisateurs qui ont besoin que j’atteigne le marché rapidement avec des innovations.

Quel serait le manifeste Agile pour la prestation de service? Pour une équipe de ressources humaines? Pour une équipe marketing? Pour une agence publicitaire? Mon esprit s’égare du sujet présenté. Peut-être que mon cerveau a besoin d’une pause.

Malgré son contenu intéressant, je n’ai pas ressenti l’urgence d’expérimenter ou d’appliquer ses principes dans mon environnement de la même manière que Doc Norton m’a inspiré l’an dernier.

Ce que j’en retiens:
Nos mesures sont le reflet de notre culture

Je cherche mon nouveau moment aha!

J’ai découvert l’Agile sur le tard, vers 2010. Lorsque j’ai ouvert la boîte de pandore, c’est comme si l’univers se structurait parfaitement devant moi. Un moment d’une grande révélation.

Durant plusieurs années j’avais l’impression d’être hors norme, d’aller dans le sens contraire du “gros bon sens” de ceux qui appliquent les “standards de l’industrie” en matière de pratiques et de processus. J’ai senti d’un seul coup un vent de fraîcheur lorsque j’ai vu que je n’étais pas seul.

En 2012 lorsque j’ai assisté par hasard à une présentation sur le Lean Kanban j’ai à nouveau eu cette impression que la vérité se trouvait devant mes yeux. Un alignement parfait entre la solution et mes problématiques du moment.

Depuis, je ne demande qu’à être émerveillé et secoué de nouveau mais il me semble que la planète Agile se cherche.

Quel est le lien entre les OKRs, le Devops, le Management 3.0, SAFe, le leadership, le savoir-être, l’intelligence émotionnelle, le Design Sprint, les microservices, le React, la stratégie de croissance d’une plateforme numérique et l’Agilité?

Peut-être que j’aurais dû assister aux conférences pour le découvrir mais vu d’ici, c’est un peu comme la première conférence de la journée; ça tire dans tous les sens.

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